J'étais écrivain depuis deux ans. Une petite partie de l'année, je vivais à Marseille dans un studio en plein centre ville, près de la maison d'édition à laquelle je confiais mes livres. Mais la majeure partie de l'année se déroulait à la campagne. Car il n'y a pas meilleur endroit au monde pour écrire un roman. J'aimais beaucoup la campagne. Le soleil qui caressait le visage au réveil, le chant des oiseaux qui berçait mon imagination, le souffle du vent qui accompagnait ma main, le parfum des fleurs qui remplissait mon âme. Vraiment, il n'y avait pas mieux que la campagne.
J'étais une femme posée, tranquille. Je détestais tous ces gens qui courent à longueur de journée, qui ne prennent pas le temps de se dire que la vie est belle, et qui oublient que sans la nature et ses merveilles, ils ne seraient rien. C'est pour cela que je passais le moins de temps possible en ville, là où l'air est pollué, l'eau est sale, et la terre mal traitée.
J'ai toujours été comme ça. Dans mon enfance, je vivais dans un petit village en bord de mer avec mes frères et s½urs et mes parents. Ils nous arrivaient de faire des sorties en ville. Je détestais ça. Mes frères et s½urs sont tous partis, un par un, s'installer là-bas. A la mort de mes parents dans un grave accident de voiture, je due me résoudre à quitter le village que j'aimais tant, car l'argent manquait. Je déménageai donc à Marseille, où je me découvris une passion pour l'écriture. Une nouvelle vie démarrait.
Je ne perdis pourtant pas mon amour de la campagne, au contraire cela le renforçait et chaque voyage là-bas me remplissait de bonheur.
Je louais une petite maison, au bord de la rivière. Elle se trouvait à l'écart d'un petit village, semblable à celui de ma jeunesse, quelque peu perdu, certes, mais fort agréable. J'y retrouvais l'ambiance familiale de mon village d'origine et l'air pur de mes rêves. Je m'y rendais souvent le printemps et l'été, le moment de l'année où mon imagination était en ébullition.
Tout commença en juin, je venais de publier mon nouveau livre. Après une quinzaine de jours passée à participer à des conférences et des interviews, à signer des autographes et à commenter mon livre dans toutes sortes d'émissions, je pus enfin prendre quelques jours de repos.
Alors que je lisais tranquillement un magasine, l'image d'une petite fille vêtue de feuille me traversa l'esprit. Un nouveau personnage venait de naitre dans ma tête. En conclusion : je venais d'avoir une idée. Aussitôt je fis mes bagages et m'envolai à la campagne. Je passai le début de mon séjour à avancer mon futur livre mais ne me dispensa pas de participer à la vie du village.
Comme tous les étés, une fête était organisée et j'aidais à son bon déroulement et à sa décoration. La moyenne d'âge étant de 60 ans, c'était plutôt une soirée tranquille en plein air sur la place de la Liberté. Un buffet, de la musique, des lampions, une ambiance chaleureuse, des papis et mamies qui se racontaient leurs misères, les plus jeunes qui dansaient, et les plus petits qui jouaient à « cache-cache »,... le même rituel tous les ans.
La fête du village arriva rapidement. Je m'y rendis, aidai aux derniers préparatifs puis m'installai à une table près du buffet. La soirée fut très sympathique, et se termina tranquillement. Les plus âgés et les enfants étant allés se coucher, ce fut le reste qui ramena la place à sa forme d'origine. Je partis dès que tout fut rangé et entamai le petit chemin qui me ramenait chez moi. Je pris mon temps, il faisait doux, le ciel était claire et la lune bien ronde.
Alors que j'eus fait la moitié du trajet, je fus prise d'un vertige. Je m'arrêtai. Les nuages masquèrent brusquement la lune et bientôt je me retrouvai dans le noir. Mon vertige passa, j'accélérai. Un autre malaise me pris, je m'arrêtai. Je m'assis sur un banc à proximité et attendis. Comme mon mal de tête s'amplifiait et que j'étais encore assez loin de la maison, je commençai à paniquer. Je fermai les yeux et serrai le bord du banc de toutes mes forces car je cru que j'allais m'évanouir. Soudain, je sentis une présence à côté de moi, j'entrouvris les yeux et sursautai. Une vielle femme s'était assise.
« Te sens-tu bien, mon enfant ? demande la dame d'une voix bienveillante. »
Je ne répondis pas tout de suite car j'étais encore sous le choc. Alors que j'avais ouvert les yeux et vu la femme, mon vertige s'était envolé. Mon malaise avait complètement disparu alors que j'étais sur le point de m'évanouir.
« Je ... oui. Ça va, merci.
Bien, mais je doute que ça dure, tiens, prends ceci, « actionne-le » et tu te sentiras beaucoup mieux.
Mais je vais parfaitement bien, madame ! »
J'observai tout de même l'étrange objet qu'elle me tendait. Cela ressemblait à une vielle breloque porte-bonheur de sorcière, comme on en voit dans les films. Une sorcière ? Voyons, c'était impossible, les sorcières ça n'existait pas ! Et pourtant je ne pus résister à prendre ce mystérieux objet qui tenait dans une main de nourrisson.
Alors que je m'apprêtais à la questionner sur ce curieux bibelot, je remarquai qu'elle avait disparu. Elle n'était plus assise à côté de moi, comme il y avait deux secondes à peine. Je me rendis compte alors que mon mal de tête était revenu. Et il s'amplifiait, de plus en plus, j'avais à présent l'impression d'avoir un tambour dans la tête, puis un éléphant, puis toute une charge de dinosaures ! Cela devenait vraiment insupportable. Je sortis rapidement la breloque que j'avais glissé dans ma poche, la tournai dans tous les sens, puis découvris enfin pourquoi la « sorcière » m'avait dit de « l'actionner ». En effet, un petit levier était dissimulé dans une fissure de l'objet. Je m'empressai de l'utiliser. Puis, plus rien. Le noir total m'envahit pendant une demi-seconde. Je me rendis compte que c'était en fait moi qui fermais les yeux. Je les ouvris : j'étais assise sur le banc, à la même place. Je cherchai la breloque, mais elle avait disparu. Impossible de mettre la main dessus, comme si la vieille dame et son talisman n'avaient jamais existé. Comme mon malaise ne me laissait plus qu'un mauvais souvenir, je rentrai rapidement chez moi.
Je me réveillai le lendemain de fort mauvaise humeur car l'aventure de la veille m'avait laissé un très mauvais pressentiment et j'en avais fait des cauchemars toute la nuit. Je me levai, pris mon petit-déjeuner et pris une douche. Alors que je me rhabillais, un petit rayon de soleil vint me caresser le cou. C'est là que j'aperçu nettement mon ombre. Et c'est là que je me rendis compte qu'elle était en train de se gratter le dos, alors que ce n'était pas du tout ce que j'étais en train de faire ! Croyant à une hallucination, je regardai plus attentivement. Je fis des petits gestes, puis des plus grands. Mais rien à faire, mon ombre ne faisait définitivement pas la même chose que moi. C'était impossible ! Je me déplaçai, fis un pas, puis deux, puis trois. Mon ombre paraissait encore « attaché » à mes pieds.
Je remarquai qu'elle faisait des gestes étranges, elle tirait. Je ne sentais pourtant rien mais ce que je ressentais en revanche c'était de la peur ! Je me versai de l'eau sur le visage, me donnai quelques claques, regardai à nouveau vers l'ombre et la vit en train de tirer sur un lien invisible. Paniquée, je me mis dans un coin sombre. J'attendis quelques secondes, le c½ur battant à tout rompre. Je m'approchai lentement du coin de soleil. Je regardai sur le mur où se dessinait mon ombre, elle était toujours en train de tirer sur ce fil invisible. Je vérifiai maintes fois si je n'étais pas folle et si c'était peut être moi qui tirais mais mes mains étaient le long de mon corps et seuls les tremblements de peur les animaient.
Soudain, je m'aperçu que l'ombre était plus grande que moi. Je regardai par la fenêtre. Le rayon de soleil aurait dû la projeter de la même taille car il m'arrivait de face. Pourtant, elle me dépassait d'au moins une tête. Tremblante de peur, j'attendis. Bien que je fusse immobile, mon ombre, elle, continuait à s'agiter. J'étais pétrifiée. Ma gorge se noua, mon ventre se tordit et le doute se confirma. Mon ombre grandissait et grossissait bel et bien. Elle me dépassait à présent de deux têtes et si je l'avais regardé attentivement j'aurais pu la voir grandir. Je me glissai derrière une armoire. J'étais tellement terrorisée par ce monstre invraisemblable, que je n'arrivais pas à aligner deux idées dans ma tête. Comment tout cela avait pu arriver ? Etais-je folle ? Etait-ce une hallucination provoqué par le peu d'alcool que j'avais avalé la veille ? Est-ce que ce monstre allait réussir à couper ce lien qui nous maintenait ensemble ? Si cela arrivait, que se passerait-il ? Allait-il provoquer la fin du monde ? Tuer des innocents ? Et sans ombre, que deviendrai-je ?
Enfin j'arrivai à me calmer. Il fallait que je fasse quelque chose avant que cet être impossible soit plus grand que ma maison. Je ressortis de derrière l'armoire et la regardai. Je fus très étonnée car j'étais restée au moins cinq minutes dans l'ombre et pourtant elle n'avait pas grandi depuis. Puis, d'un coup je la revis pousser, s'étirer, grossir... je me faufilai derrière l'armoire et réfléchis un instant. J'essayai de trouver une solution à ce qui m'arrivait. L'ombre ne paraissait pas être animée lorsque je ne la voyais pas et elle avait, sans aucun doute, de mauvaises intentions. Elle voulait s'échapper, c'était sûr ! Mais comment une ombre pouvait-elle s'animer toute seule ? Une ombre, c'était comme un reflet, ce n'est qu'une image de soi. Mais pourtant la mienne ne semblait pas être comme les autres. Je courus alors dans la maison, fermant toutes les fenêtres et les portes sur mon passage, ne laissant aucune chance à la lumière de pénétrer dans la maison. Bien que je fusse un petit peu calmée, la peur me rongeait encore l'estomac. Je m'accroupis sur mon lit, n'osant plus bouger.
J'essayai alors de me souvenir des jours derniers. Tout avait été absolument normal à part... hier ! Je repensai à cette journée. Cette étrange grand-mère m'intriguait. L'objet qu'elle m'avait donné était surement la cause tout ça ! Mais, ce n'était pas logique, bien que la vieille femme ressemblait à une sorcière, elle n'avait pas l'air malveillante, et la breloque qu'elle m'avait donné m'avait aidé à surmonter mon mal de tête. Encore un mystère d'ailleurs... Trop de mystères ! J'avais l'impression de devenir folle ! Mon imagination me jouait des tours ! Ou alors... L'objet « magique », si j'osais employer ce mot, avait « réveillé » mon ombre... Je n'arrivais décidément plus à réfléchir.
Je m'allongeai sur mon lit, mais je ne voulais surtout pas m'assoupir. Crispée, j'attendis que quelque chose se passe...
Mais rien ne se passa. Deux jours passèrent sans la moindre manifestation de mon ombre et je n'avais ni mangé ni dormi pendant tout ce temps. A force de me crisper, mes membres s'étaient engourdis et je n'osais me déplacer que pour aller boire.
Je finis par m'assoupir malgré moi, dans la nuit du deuxième jour. Lorsque je me réveillai le lendemain, la tête lourde, je ne pus m'empêcher de vérifier que toute cette histoire n'avait été qu'un rêve. Prudemment, je m'approchai de ma fenêtre, entrouvris mes volets, puis les tirai d'un coup. Je me retournai et me retrouvai face à mon ombre. Je failli pousser un cri mais je me rendis compte que c'était bien une ombre, sauf que, celle là, faisait exactement ce que je faisais. Je fis un pas, un geste de bras, un mouvement de tête, tout était redevenu normal. Je descendis à la cuisine. Les volets étaient clos. Je les avais donc bien fermés. Ce n'était donc pas un rêve. Etais-je devenu folle pendant deux jours ? Je l'avais pourtant bien vu, cette chose ! La théorie du rêve me paraissait évidemment la plus cohérente mais quelque part au fond de moi, je sentais que tout ça n'était pas qu'une illusion.
Deux ans se sont écoulés depuis ces deux terribles jours. Comme il m'était impossible de savoir ce qui s'était réellement passé, j'ai vendu la maison qui me laissait un trop mauvais souvenir, en acheta une autre plus près du village, et écrivis mon étrange aventure dans un nouveau roman qui eut beaucoup de succès !
Violette